
Les gens disent souvent qu’ils ont peur des hauteurs; ils disent ressentir quelque chose appelée vertige. Mais le vertige n’est pas qu’une peur, c’est une sensation absolument plus complexe. Il est produit par l’imagination, c’est une sorte de déséquilibre de la raison qui se traduit par un déséquilibre physique. Tout d’un coup, du haut d’un immeuble ou d’un précipice, nous nous rendons compte de la présence omnipuissante du vide. C’est la sensation incontrôlable, naturelle et instinctive de se sentir petit dans un élément trop vaste. Tout en étant lié à la peur de la mort (soit physique, soit psychique), de la chute, le vertige ne pourrait, en principe, nous faire sentir que la crainte de nous voir engloutis par une immensité. C’est la puissance absolue d’un corps qui avale notre « moi » en nous anéantissant. Donc, le vertige est aussi fortement lié à l’infini et au néant.
Le mot vertige s’applique à d’autres domaines comme celui de l’art « ce tableau donne le vertige » ou aussi avec des sentiments « l’amour donne le vertige ». Kierkegaard dira « l’angoisse est le vertige de la liberté ». Mais, pourquoi cherche-t-on l’amour si nous ne pouvons pas le contrôler ? Pourquoi admirons-nous une œuvre d’art qui nous fait éprouver cette horrible sensation de vide face à un absolu ? Pourquoi cherchons-nous une liberté qui nous dépasse ? C’est parce que, malgré tout, le vertige nous séduit.
Quand nous sommes au sommet d’un immeuble, et que nous nous penchons sur le vide, notre imagination inonde la raison, voire les instincts de survie, et nous dessine l’image de nous-mêmes sautant par la fenêtre, tombant irrémédiablement comme une fourmi dans ce vide absolu, s’écrasant sur le sol de béton. Et nous éprouvons du plaisir à y songer. Mais soudain, nous parvenons à ressortir de notre rêverie, nous ressentons la peur et nous sommes incapables de nous pencher à nouveau… quoiqu’une partie de notre esprit le veuille.
Cette sensation est l’effet de notre nature paradoxale : incapables de nous sentir confortables dans un espace qui nous anéantit, mais avides de le connaître soit par curiosité soit par envie de le dompter. La peur et le désir sont mélangés ; les deux sentiments semblent être inséparables.
Nous ressentirons souvent du vertige durant notre vie, quand nous aurons des buts difficiles à atteindre, quand nous ne serons plus maître absolu d’une situation, quand nous aurons à dépendre de quelqu’un… Mais il ne faut pas nous déséquilibrer et nous entraver, puisque tout vertige, conséquence d’un élément incontrôlable et anéantissant, est composé de crainte, mais aussi d’un plaisir inéluctable.
« Je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges » A.Rimbaud

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